Nature morte aux prunes
©H. Maertens
Nature morte aux prunes
©H. Maertens
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Nature morte aux prunes

PIERRE DUPUIS (Montfort l’Amaury 1610-Paris 1682)

L’histoire de la plus célèbre nature morte de l’Antiquité est racontée par Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XXXV). Parrhasius et Zeuxis s’affrontèrent pour déterminer lequel était le meilleur peintre. Zeuxis peignit des raisins si vraisemblables que les oiseaux vinrent picorer la toile. Quand vint le tour de Parrhasius, son rival chercha à retirer le rideau qui cachait le tableau : il fut forcé de reconnaître sa défaite car le rideau était peint. Zeuxis avait trompé les oiseaux mais Parrhasius le peintre. La particularité de la nature morte au début du XVIIe siècle est son souci d’illusionnisme, avant d’évoluer vers un aspect plus décoratif comme l’illustre cette Nature morte aux prunes.

Détails

Fiche technique de l'oeuvre
Artiste PIERRE DUPUIS (Montfort l’Amaury 1610-Paris 1682)
Titre Nature morte aux prunes
Date Vers 1655-1676
Domaine Peinture
Technique Huile sur toile
Dimensions H. 1.19 m - L. 0.84 m -
Numéro d'inventaire 78.1.1
Sujet / Thème Nature morte, fruits, prunes, abricots

Une beauté implicitement vaine

Des branches d’abricots et de prunes sont posées sur une table recouverte d’un brocard rouge. Les premières s’appuient en équilibre sur un coffret bleu à la monture argentée, dominé par une aiguière en porcelaine de Chine. La monture dorée du vase se caractérise par une anse qui figure un animal aquatique. La composition est animée par des grandes zones colorées qui se détachent d’un fond sombre. Les objets sont éclairés par une douce lumière qui vient de la gauche. Le peintre montre sa technique et sa maîtrise du rendu des différentes textures : le tissu rouge froissé de la table, le velouté des fruits, les fibres du bois découpé, la brillance des montures de métal, la transparence de la porcelaine. La négligence avec laquelle sont posés les fruits n’est qu’apparente : la composition est savamment construite en une forme pyramidale. Une gradation se fait dans la taille des objets, de la table à l’aiguière, ainsi que dans leur éclairage, le brocard étant parfaitement dans la lumière, tandis que le coffret est éclairé seulement par la gauche et la porcelaine est entièrement dans l’ombre. Dans les natures mortes hollandaises et françaises du XVIIe siècle se cache généralement un sens moral derrière la beauté et l’opulence des objets et des mets représentés. Certains éléments portent une symbolique religieuse qui parfois échappe aujourd’hui, en particulier lorsqu’il s’agit de fleurs. Originaire de Mandchourie (Chine), l’abricot ne serait arrivé en France qu’au XVIe siècle. Il était consommé sous forme confite pour parfumer la bouche après le repas et faciliter la digestion. Plusieurs symboliques lui sont attribuées : il est associé à la planète Vénus et à la sexualité, mais aussi à la Sainte Trinité à cause de ses différentes couches (peau, noyau, graine) comme la vertu et la rédemption. La prune existait déjà à l’âge de pierre. Au Moyen-Âge, on en connaît sept variétés, dont « la prune de Damas » rapportée par les croisés après l’échec du siège de Damas en 1148, qui sert aujourd’hui à la fabrication du pruneau d’Agen. Dans la culture chrétienne, la prune est un symbole de fidélité. En peinture, la couleur est importante et modifie le sens attribué au fruit : la prune violette représente les souffrances et la mort du Christ. Les allusions à la vanité de la vie humaine sont implicites dans le tableau d’Agen mais perceptibles dans les feuilles supérieures qui commencent à se flétrir. Les fruits sont quant à eux encore mûrs et juteux, comme en témoigne l’abricot coupé en deux qui invite à sa dégustation. La préciosité de la porcelaine chinoise, très en vogue en Europe à partir du XVIIe siècle, ainsi que du coffret et du tissu rouge, est peut-être une mise en garde contre la vanité des richesses et des plaisirs face à l’inéluctable finitude de l’homme. La nappe froissée rappelle qu’il suffit d’un instant pour que la vie ne cesse.

L’avénement d’un genre pictural

La nature morte se développa en Europe du Nord dès le XVIe siècle, avant de gagner la France au début du XVIIe grâce à l’installation à Paris d’artistes nordiques et français pratiquant ce genre pictural. Les premières œuvres étaient caractérisées par leur dépouillement et marquées par une recherche de vérité. Le choix des couleurs et des compositions confère aux tableaux de l’époque un certain mysticisme, en adéquation avec l’austérité religieuse du début du siècle. A partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, les peintres adoptèrent progressivement un style plus ornemental, reflet des grands décors du règne de Louis XIV. De nouveaux éléments apparaissèrent sous l’influence des artistes nordiques et italiens : vaisselle précieuse, rideaux, tapis ou encore animaux exotiques. Les compositions abandonnèrent la stricte symétrie et intégrèrent des jeux de lumière. A partir de 1663, la réception à l’Académie royale de peinture et de sculpture, créée en 1648 par Colbert, était exigée pour pouvoir travailler pour la Couronne. Dès cette date, entrèrent plusieurs peintres de nature morte, tel Pierre Dupuis. Ainsi, la nature morte fut souvent associée aux décors monumentaux, faisant la renommée de ces artistes. Paradoxalement, André Félibien (1619-1695), chargé de rédiger une histoire de l’art français pour en exalter la grandeur (Entretiens, 1666-1688), plaça la nature morte au plus bas de l’échelle des genres picturaux, ce qui entraîna le peu d’intérêt des intellectuels pour un genre subalterne et vidé de ses références métaphoriques et symboliques.

L’aboutissement d’une carrière

L’œuvre est attribuée à Pierre Dupuis, peintre dont la carrière est à la charnière entre la tradition et le renouveau du genre de la nature morte en France. Après un voyage en Italie qu’il effectua peut-être en 1630 et 1640, il fut nommé en 1646 Peintre ordinaire des Ecuries du roi par son protecteur Henri de Lorraine, comte d’Harcourt, avec l’approbation d’Anne d’Autriche. Lorsqu’il intégra l’Académie en 1663, sa réputation était déjà solide, aussi bien en France qu’à l’étranger (l’archiduc Léopold-Guillaume possédait trois tableaux de lui). Les œuvres du début de sa carrière sont très marquées par l’art flamand. Le Panier de prunes à La Fère (musée Jeanne d’Aboville, inv. MJA 174) illustre la première manière de Dupuis des années 1630 ou 1640 par la frontalité du panier juste posé devant un fond uni et sombre, où se retrouve déjà néanmoins le motif de la nappe plissée. Le tableau qui représente des Prunes, courges et pêches sur un entablement de marbre (musée du Louvre, RF 1982-20) marque une rupture en 1650 avec la symétrie stricte, au profit d’une disposition d’apparence naturelle. Le tableau d’Agen manifeste l’aboutissement de ses recherches : il pose négligemment de lourds branchages d’arbres fruitiers dans une composition en réalité très ordonnée, dans laquelle s’intègrent désormais des objets précieux. Tous les tableaux datés connus s’échelonnent entre 1650 et 1676 et bien que celui d’Agen ne soit ni daté ni signé, ses caractéristiques stylistiques permettent de proposer une datation tardive, à partir de 1655-1660. Le format en vertical est singulier, à l’image de la Nature morte aux légumes et abricots du musée Calvet (Avignon, vers 1655, inv. 23606). On remarque son intérêt pour les prunes qui reviennent à de nombreuses reprises. La majorité de ses œuvres connues présentent des fruits sur des entablements de pierre ou de marbre cassé, mais toutes ses compositions sont toujours très sophistiquées. Pierre Dupuis a également peint des natures mortes de fleurs dans la veine de Jacques Linard (1597-1645) et de Louise Moillon (1610-1696). En tout cas, son œuvre opéra une transition dans l’art décoratif français de la seconde moitié du XVIIe siècle, annonçant des les années 1650-1660 l’art de Monnoyer (1634-1699), Huilliot (1674-1751), Meiffren Comte (vers 1630-1705) ou Desportes (1661-1743).

Provenance

Collection particulière, France, 1978 ; achat de la ville d’Agen, 1978 ; collection du musée des Beaux-Arts, Agen, 1978

Expositions

Goûts et saveurs baroques. Images des fruits et légumes en Occident, Bordeaux, musée des Beaux-Arts, 24 septembre 2004-3 janvier 2005, p. 27 et p. 185

 

Elodie Russu

Localisation

1er étage

Dernière mise à jour : 04 déc. 2020

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