Plat combat de dragons
©A. Béguerie
Plat combat de dragons
©A. Béguerie
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Plat combat de dragons

Manufacture de Jules Vieillard, Bordeaux

Ce plat, exécuté dans la manufacture de Jules Vieillard (1813-1868), est un beau témoignage de la production de faïence fine qui se développe au XIXe siècle sur les quais des Chartrons à Bordeaux. Il représente, dans une profusion de couleurs, le combat pittoresque de deux dragons au-dessus d’un lac de montagnes éclairé par un soleil levant. Ce savoureux mélange de thèmes occidentaux et asiatiques est un exemple caractéristique de l’éclectisme traduisant l’engouement pour un Extrême-Orient fantasmé qui se développe à partir du Second Empire.

Détails

Fiche technique de l'oeuvre
Artiste Manufacture de Jules Vieillard, Bordeaux
Titre Plat combat de dragons
Date 1880-1890
Domaine Non renseignée
Technique Faïence fine
Dimensions diam. 0.4 m -
Numéro d'inventaire 2010.2.1
Sujet / Thème Japonisme, dragons, nénuphars, cerisier, chrysanthèmes, soleil

D’un matériau de substitution à un produit à part entière : la faïence fine

La porcelaine venue de Chine a été, très tôt, source de fascination pour les potiers du monde entier qui n’ont eu cesse de tenter de percer le mystère de sa fabrication. La faïence,  fruit de cette quête, devient progressivement un produit à part entière. En France, la découverte (vers 1767-1768 à Saint-Yrieix-La-Perche en Haute-Vienne) de gisements de kaolin, matériau essentiel à la fabrication de porcelaine, n’entraîne pas l’abandon de la faïence. Bien au contraire, le coût élevé de la porcelaine conduit les céramistes à perfectionner ce matériau de substitution. Le procédé, mis au point par Josiah Wedgwood (1730-1795) en Angleterre, introduit dans la faïence une certaine quantité de kaolin et de feldspath (pierre pulvérisée fusible) invitant à la création d’un produit de belle qualité, très blanc et résistant : la faïence fine.

Les recherches incessantes du chevalier agenais Boudon de Saint-Amans (1774-1858) pour perfectionner les procédés de faïence fine conduisent ce dernier à s’associer dans un premier temps aux négociants Jean-François Rateau (1782-1863) et Pierre Lahens  pour créer une première manufacture en 1829 à Bordeaux. Suite à des différends avec ses associés, Pierre-Honoré Boudon de Saint-Amans quitte la manufacture en 1832 qui périclite deux ans après son départ.

La rencontre du chevalier, retiré sur ses terres en Agenais, avec le négociant anglais David Johnston (1789-1853) conduit à la création, en 1834, à Bordeaux, de la manufacture de Bacalan dont la grande innovation est le décor imprimé. En 1837, Pierre-Honoré Boudon de Saint-Amans cesse sa collaboration avec le britannique qui poursuit seul la production de pièces de faïence fine à Bordeaux. Suite à des difficultés financières, l’entreprise est reprise par Jules Vieillard en 1845. Le succès de la manufacture tient à la diversification de sa production et aux conseils avisés reçus par Alexandre Brongniart (1770-1847), directeur de la manufacture de Sèvres.  Son âge d’or est sans conteste la période de la faïence d’inspiration asiatique dès 1878, année de son triomphe à l’Exposition Universelle où elle obtient une médaille d’or.

Un décor japonisant

L’année 1868 marque le début de l’ère Meiji et l’ouverture du Japon au monde extérieur. Le traité commercial que la France signe avec le Japon dès 1858 et la participation de ce dernier à l’Exposition Universelle de 1867 permettent tant au public qu’aux artistes de découvrir l’art extrême-oriental, bouleversant les fondements de l’esthétique occidentale. Un véritable engouement pour cet art venu du pays du Soleil-Levant embrase les pays européens. Un terme est inventé pour exprimer cette passion nouvelle : le japonisme. Cette fascination pour l’Orient, contrée à l’exotisme fantasmé, n’est pas nouvelle : aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle donne naissance à la mode des chinoiseries regroupant sans distinction aucune tout ce qui vient de l’ailleurs extra-européen.

Ce plat, bel exemple de ce mouvement qui embrase le monde occidental dans la deuxième moitié du XIXe siècle,  exprime à travers ce combat de deux dragons le choc culturel qui oppose Orient et Occident. Le dragon, figure incontournable de la culture japonaise, se retrouve également dans l’iconographie occidentale : le dragon terrassé par saint Georges ou le dragon marin que Persée doit affronter pour libérer Andromède. Ces deux monstres, associés à des éléments empruntés au vocabulaire ornemental japonais (le papillon, les branches de cerisiers, les chrysanthèmes et les nénuphars), offrent une composition délicate et originale qui ne renonce pas pour autant à la perspective traditionnelle occidentale avec un arrière-plan occupé par un soleil qui, tel un éventail ouvert, rayonne entre deux montagnes, ne tenant aucun compte de la quasi-absence de perspective typique des estampes japonaises.  

Un divertissement éclectique

Le charme du japonisme opère une séduction progressive sur la manufacture Vieillard. Dans un premier temps, les poncifs du japonisme, branches en zigzags et charmants oiseaux, apparaissent sur les pièces de faïence sous l’influence des fervents admirateurs du japonisme. Un style émerge, métissage original de deux cultures qui se sont longtemps observées de loin. Pagodes, fleurs délicates et personnages exotiques se disputent pour venir orner les services raffinés aux noms enchanteurs, Tonkin, Nella, A l’éventail, parés d’émaux en relief comme le plat du musée d’Agen, au bord délicat souligné d’un liseré bleu doublé d’un filet de la même couleur.

Le chef d’atelier Amédée de Caranza (1843-1914), à l’inspiration  islamique et japonisante, porte la production de la manufacture bordelaise à son paroxysme. L’artiste pénètre au cœur de l’âme du Japon, s’imprégnant du précepte de ce « fou de dessin » (gakyôjin)   Katsushika Hokusai (Edo, 1760-Tokyo, 1849), un des plus grands peintres de l’école Ukiyo-e (terme emprunté au bouddhisme qui signifie monde flottant, c’est-à-dire que la seule réalité du monde qui soit certaine est l’impermanence des choses) :

« N’ai pas peur de la vie, sens, regarde, laisse la vie vivre à travers toi ».

Ainsi, l’art japonais traduit par Amédée de Caranza s’affine avec le service Eventails : la vie et l’intimité du Japon apparaissent par petites touches à travers les éventails. Le Japon ici se livre : le mont Fuji, les petites barques, les scènes de vie pittoresques inspirées de la Mangwa (album sur bois, publié entre 1814 et 1878, composé de quinze volumes comportant près de quatre mille dessins et destiné à servir de manuel de peinture). Avec le service des souris, on entre au cœur des légendes, des mystères et des traditions ancestrales.

Amédée de Caranza se nourrit et extrait les différentes figures de la Mangwa : il les assemble en des compositions qui révèlent la multiplicité des teintes de l’univers Japonais. Cependant, les services de la manufacture, s’ils s’empeignent de l’essence même du Japon, ne versent jamais dans la médiocrité de pâles copies. Le japonisme de la manufacture de Vieillard est un divertissement éclectique inspiré des œuvres venues d’Extrême-Orient. Sur ce plat exceptionnel, peut-être de la main d’Amédée de Caranza, l’artiste a réalisé une composition fantastique empreinte de japonisme et de symbolisme. Il a fait partie des prestigieuses collections de céramiques de la manufacture de Vieillard rassemblées par Lilette Achille-Fould sur les conseils d’Alice Stern, une des meilleures spécialistes de la céramique du XIXe siècle.

Provenance

Collection de madame Lilette Achille-Fould, Paris, 1992 ; collection galerie l’Horizon Chimérique, Bordeaux, 2010 ; acquis par le  musée des Beaux-Arts, Agen, 2010.

[Marque Vieillard, au revers : écusson de Bordeaux encadré de deux femmes assises]

Localisation

2e étage

Dernière mise à jour : 04 déc. 2020

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