Visite à la fenderie
T.D. Vidal
Visite à la fenderie
T.D. Vidal
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Visite à la fenderie

Louis-Bernard Coclers (Liège 1740- 1817)

Les débuts de l’industrialisation en Europe fournissent aux artistes, curieux des avancées technologiques et du fonctionnement des machines, de nouveaux sujets de représentation. A la fin du XVIIIe siècle, la région de Liège connaît le développement des usines de métallurgie porté par la maîtrise de l’énergie hydraulique. De nombreux peintres se spécialisent dans les vues d’usines où sont mis en scène les ouvriers à leur travail, dans des compositions qui reprennent les codes de la scène de genre, laissant toutefois de côté sa dimension critique. Les œuvres ne dénoncent pas la pénibilité du travail mais louent l’ingéniosité de l’homme.

Détails

Fiche technique de l'oeuvre
Artiste Louis-Bernard Coclers (Liège 1740- 1817)
Titre Visite à la fenderie
Date 1771
Domaine Peinture
Technique Huile sur bois
Dimensions H. 0.43 m - L. 0.61 m -
Numéro d'inventaire 110 SL
Sujet / Thème Fenderie, usine, fer, industrialisation

Une vue d’usine

Des ouvriers s’affairent dans une fenderie, atelier produisant des barres de fer forgé à destination de fabriquants de clous, de fils de fer ou de canons à fusil. Les deux tiers de la surface de l’œuvre sont occupés par les poutres en bois de l’atelier dans une composition géométrique. Quatre homme sont alignés en frise au premier plan. A droite, l’un d’eux réchauffe une barre de fer dans un four, tandis qu’un deuxième au centre fait passer le fer entre les cylindres d’un petit laminoir afin de l’amincir. Ensuite, à gauche, un ouvrier découpe la plaque à l’aide d’un tailloir, alors qu’un dernier homme étend les barres de fer à plat. Chaque étape du processus de fabrication est ainsi minutieusement représenté en concomitance. Légèrement en retrait mais apparaissant parmi les ouvriers, un couple de bourgeois ou d’aristocrates richement vêtus, guidés par un accompagnateur, observe avec curiosité le travail du fer. La dame s’intéresse à l’écoulement de l’eau dans un seau qui est le résultat de tout un cheminement décrit précisément. La roue qui est visible depuis la fenêtre à gauche actionne à l’énergie hydraulique un martinet. Enfin, en arrière-plan, trois personnes s’occupent de la finition des produits. Dans les pays nordiques au XVIIIe siècle, la clientèle est friande de scènes de genre et de sujets pittoresques. Le souci descriptif de l’œuvre l’inscrit dans la lignée des scènes de genre mais représente désormais un nouveau type de sujet qui apparaît à la fin du XVIIIe siècle, le travail industriel. A partir des années 1760, l’Angleterre est la première puissance européenne à connaître la révolution industrielle, suivie très tôt par la région wallonne. Ce phénomène entraîne un bouleversement économique, social et politique. Il n’est donc pas étonnant de voir les peintres s’en saisir afin d’illustrer les changements de leur société.

Exaltation de l’industrie

Il convient de s’interroger sur la présence du couple au sein de l’atelier. Leurs habits ne laissent aucun doute sur leur statut social mais leur visite ne semble en rien perturber le travail des ouvriers. Les deux jeunes gens sont donc suffisament familiers des lieux pour qu’ils puissent être reconnus comme les propriétaires de la fenderie. Izaak Schmidt décrit en 1812 dans la collection du baron van Hultman d’Utrecht un tableau très proche de la composition de Coclers. Selon Evelyne Koolhaas, étant donné que le peintre vivait à Leyde à ce moment, le commanditaire est peut-être le conseiller d’Etat Carel Gerard Hultman (1752-1820), homme qui portait grand intérêt à la science et la technologie. Il ne s’est pas fait lui-même représenter en tant que visiteur : le couple incarne donc une image générique de propriétaires d’une entreprise. La mise en scène pour introduire les investisseurs sur les lieux de travail, empruntée à l’iconographie de la visite monarchique, se retrouve dans d’autres vues d’usines peintes par Pehr Hilleström (1732-1816) en Suède ou par Léonard Defrance (1735-1805). La visite de Louis XIV à la manufacture des Gobelins (Tenture de l’Histoire du Roi, 1680, Mobilier national, inv. GMTT-95-010) est un moyen de glorifier le souverain à travers son goût pour les arts somptuaires. De même, le directeur de la fabrique Wetter à Orange se fit représenter visitant l’usine aux côtés de son fondateur afin de montrer leur importance (Gabriel Maria Rossetti, La fabrique Wetter, vue extérieure, 1764, musée d’Orange, inv. 59.8.5). Cependant, l’œuvre d’Agen n’est pas une commémoration princière mais la célébration d’une activité digne d’admiration. Elle montre l’homme en train de soumettre la nature – l’eau – comme source d’énergie et de moyen de production, à travers la description presque documentaire du système mécanique impulsé par la roue et la curiosité de la dame. Les priopriétaires investissent dans l’industrie et représentent la force progressiste de l’époque, qui possède et met en œuvre des moyens de production modernes dotés des nouveaux perfectionnements techniques qu’ils arborent avec fierté. Bien que les ouvriers soient, d’une certaine manière, courbés et assujetis par le regard des propriétaires, ils sont individualisés, ont leur propre tâche et sont tous sur le même plan car unis dans la même entreprise.

Représenter l’environnement industriel

Louis-Bernard Coclers a signé et daté son tableau sur une poutre de la charpente. Fils d’un peintre liégeois, il fut formé dans l’atelier paternel avant de faire un voyage de trois ans en Italie à partir de 1759. A son retour à Liège, il travailla pour le prince Jean-Théodore de Bavière pour lequel il décora des églises et des monuments publics. Il s’établit à Leyde en 1769, grava et peignit surtout des portraits, des intérieurs et des paysages. Cependant, il gagnait sa vie en tant que brocanteur et restaurateur de tableaux. Partisan de la Révolution, il dut s’installer à Paris en 1787, sa famille et lui inquiétés par son engagement politique en faveur des Français. Il s’installa ensuite à Amsterdam, puis à Liège en 1815, deux ans avant son décès. Il a finalement très peu produit et le sujet de la Visite à la fenderie fait figure d’unicum au sein de son œuvre. En effet, avant que ne soit vue la signature du peintre, le tableau avait été attribué à son compatriote Léonard Defrance, habitué des scènes de travail industriel dans la région liégeoise. Parmi les nombreux tableaux traitant de ce sujet, Defrance a peint un Intérieur de fenderie (Liège, La Boverie) qui reprend la même disposition que la composition agenaise, hormis l’arrière-plan. Or, le plus ancien tableau de Defrance portant sur une vue d’usine daterait de 1777. L’œuvre de Coclers serait donc antérieure de six ans et l’aurait alors précédée et peut-être inspirée. Ceci est d’autant plus possible que Defrance fut également formé dans l’atelier du père de Coclers. En outre, ce dernier a peut-être lui-même conçu ce motif car aucun précédent n’a encore été trouvé. Au-delà de la contrainte de la commande, l’espace indutriel a fasciné les artistes pour sa beauté étrange. La majorité des tableaux industriels peints au XVIIIe siècle concernent les arts du feu ou les activités qui génèrent une lumière impressionnante. Les artistes ont fréquemment utilisé le clair-obscur, généralement au sein d’une forge, pour mettre en scène cette lumière. Dans ce domaine, Joseph Wright of Derby (1734-1797), en Angleterre, excelle dans l’emploi de la lumière artificielle. La fenderie de Coclers est ponctuée de plusieurs sources lumineuses venant du four et des pièces en fer chauffé. Néanmoins, l’atelier demeure nimbé par l’éclairage naturel du jour que laisse transparaître la fenêtre. Au même moment, des équivalents de ces vues d’usines se retrouvent dans les gravures de l’Encyclopédie : le même espace et la même méthode descriptive servent le but commun de glorifier les machines.

Expositions

  • L'art et la machine, Lyon, musée des Confluences, octobre 2015-janvier 2016, p. 22-23 et p. 128
  • Pays'âges, Lille, museum d’Histoire naturelle, décembre 2007-mars 2008
  • La représentation du travail : mines, forges, usines, Le Creusot, écomusée, octobre 1977-février 1978, p. 11 et p. 28

Provenance

Collection du baron Hultman d’Utrecht (?) ; collection de Marie Scellier de Lample, Agen, 1917 ; legs de Marie Scellier de Lample à la ville au musée des Beaux-Arts, Agen, 1917

[Oeuvre signée : L. Bernard Coclers ft.]

 

Elodie Russu

Localisation

1er étage

Dernière mise à jour : 04 déc. 2020

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