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Renaud et Armide
©Alban Gilbert
Renaud et Armide
©Alban Gilbert
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Renaud et Armide

Domenico Tintoretto (Venise 1560-Venise 1635), attribué à

Renaud et Armide, attribué à Domenico Tintoretto, est icontestablement l’un des chefs-d’œuvres du musée des Beaux-Arts d’Agen. Sa découverte dans les réserves en 1997, suivie de sa restauration, fut un véritable événement qui a ouvert de nombreuses perspectives de recherche, sans pour autant résoudre toutes les énigmes qui l’entourent.

Détails

Fiche technique de l'oeuvre
Artiste Domenico Tintoretto (Venise 1560-Venise 1635), attribué à
Titre Renaud et Armide
Date Vers 1580-1590
Domaine Peinture
Technique Huile sur toile
Dimensions H. 1.24 m - L. 1.05 m -
Numéro d'inventaire 2012.0.4
Sujet / Thème Renaissance, Venise, Tintoret, Littérature, Renaud, Armide

Histoire d’une découverte

En juillet 1997, Yannick Lintz, conservatrice du musée, et Helen Glanville, restauratrice de peintures, découvrirent lors d’un inventaire une toile très abîmée. Un ancien inventaire du XIXe siècle la répertoriait comme « Vénus et Mars, copie du XIXe siècle d’une œuvre de l’école de Véronèse ». Cependant, l’intuition des deux professionnelles les incita à analyser le tableau. Un premier décrassage permit d’identifier la technique qui s’apparentait à celles en cours à Venise au XVIe siècle et dévoila la présence d’un couple d’amoureux. Après des recherches, l’œuvre fut rapprochée d’une composition très proche attribuée à Domenico Tintoretto conservée à Chicago. L’analyse de la couche picturale, réalisée par le département d’Histoire de l’art de l’University College de Londres, révéla la présence de pigments importés de Constantinople, tels le réalgart et l’orpiment, confirmant ainsi qu’il s’agissait d’une œuvre vénitienne des XVIe-XVIIe siècles. Enfin, la radiographie en rayon X de la couche picturale exposa de nombreux repentirs dans les attitudes des personnages. La toile présentant une lacune dans sa partie inférieure droite, il fut décidé de ne pas inventer la partie manquante mais de la combler en réalisant un tratteggio (remplissage par de fines hachures) de la même couleur que le feuillage peint pour assurer un confort visuel. Enfin, on appliqua un vernis mat léger sur la peinture afin de lui rendre un aspect proche de celui d’origine. L’historique de l’œuvre n’est pas avéré précisément. Néanmoins, sa conservation au château d’Estillac (Lot-et-Garonne) suppose une appartenance à la famille de Monluc, propriétaire de ce château jusqu’à la Révolution ou à la famille de Brondeau de Senelle qui acquis la demeure à la suite. Un tableau aux dimensions identiques figurait en 1687 dans l’inventaire de la collection de Haro de Guzmán, marquis de Carpio et vice-roi de Naples, avec un pendant Angélique et Médor, mais aussi le tableau Mars et Vénus conservé aujourd’hui à Chicago (Art Institute, daté vers 1590-1595, inv. 1929.914).

Un sujet chevaleresque

Le sujet du tableau est extrait des chants XV et XVI de La Jérusalem délivrée (1581), best-seller de la Renaissance et chef-d’œuvre du Tasse (1544-1595), poète courtisan au service de la famille d’Este à Ferrare et contemporain de Jacopo Tintoretto. Le récit historique s’inscrit dans le contexte de la première croisade qui aboutit à la conquête de Jérusalem en 1099. Ecrit durant la Contre-Réforme, période marquée par son rigorisme religieux, ce poème épique raconte aussi des amours tragiques, telles celles de Renaud et Armide que l’œuvre d’Agen illustre. Armide est une jeune enchanteresse sarrasine qui séduit chaque chevalier qu’elle rencontre. A son grand désespoir, Renaud est le seul croisé qui ne succombe pas immédiatement à son charme. Elle parvient alors, grâce à un sortilège, à le rendre amoureux et le garde prisonnier dans son île. La composition est fondée sur une diagonale ascendante partant de la jambe tendue de Renaud et passant par le bras d’Armide jusqu’au coin supérieur droit du tableau. Renaud est vêtu de son armure et sur le point de se lever, laissant tomber les fleurs qui symbolisent le monde féminin et le plaisir de la beauté. La jeune magicienne, nue et allanguie, ne porte que deux bracelets, les mêmes que ceux du chevalier. Elle tend le bras pour rendre à Renaud son manteau. Le couple est placé dans une forêt luxuriante dont les masses sombres soulignent l’éclat du corps d’Armide. La lumière de l’aube colore le ciel de tons orangés. Au fond se dessinent les silhouettes de Charles et Ubalde, deux croisés venus délivrer Renaud, que les nymphes dans l’eau tentent de séduire. Ils se trouvent près d’une architecture oscillant entre temple et treille, qui abrite selon le texte une table. A gauche, un animal paisse au bord de l’eau. La scène principale a vraisemblablement une connotation morale, allusion au choix entre plaisir et devoir.

Une œuvre issue de l’entourage de Tintoret

Depuis les analyses qui ont accompagné sa restauration, l’œuvre est attribuée à Domenico Tintoretto, fils de l’illustre Jacopo Robusti, dit Tintoret. Domenico collabora avec son père avant d’hériter de son atelier à sa mort en 1594 mais il signa également des œuvres de son propre nom. Ses études littéraires lui donnèrent le goût des sujets poétiques et moraux : Allégorie de la Vigilance (1590, Birmingham Museum of Art, inv. 1961.93) et Marie-Madeleine pénitente (vers 1598-1602, Rome, Pinacothèque Vaticane, inv. PC 32). Le caractère narratif de l’arrière-plan, associé à un sujet moral est une spécificité du fils, tandis que le père privilégie l’instant dramatique. Le thème des amours de Renaud et Armide eut beaucoup de succès en peinture. Les peintres représentèrent souvent le moment où Charles et Ubalde se cachent pour observer les ébats amoureux des deux protagonistes. Renaud a déjà pris ici la décision de s’en aller, avant même que ses compagnons n’aient le temps de surprendre une scène licensieuse. L’attribution à Domenico est influencée par la comparaison avec son œuvre Vénus et Mars avec Cupidon et les Trois Grâces conservée à Chicago. Le tableau américain présente, en effet, une composition similaire mais avec de nombreuses variations. Les dieux prennent exactement les mêmes poses que Renaud et Armide. Cependant, la scène est présentée dans un format à l’horizontale, beaucoup plus chargée et pourvue de détails purement décoratifs. Le manteau damasquiné que saisit Armide est remplacé par les pentes d’un baldaquin dans la main de Vénus. A côté de Mars se trouvent ses attributs guerriers alors que l’espace près de Renaud est occupé par la végétation. En outre, la radiographie du tableau d’Agen a montré l’existence de nombreux repentirs, ce qui signifie que l’artiste a parfois changé d’avis en déplaçant certains éléments sur la composition ou en les dissimulant. Le peintre avait placé par exemple un bâton près de Renaud et la tonnelle était plus centrée. Ces hésitations sont les marques d’une œuvre originale et non de la reprise d’une composition déjà existente. Au contraire, la radiographie du tableau américain a montré qu’un calque a été utilisé pour reproduire le corps de Vénus. Ainsi, l’œuvre agenaise constitue certainement un original qui a inspiré la composition de Chicago. La radiographie d’une autre œuvre illustrant un épisode de la Jérusalem délivrée, Tancrède baptisant Clorinde (vers 1586-1600, Museum of Fine Arts, Houston, inv. 61.77), considérée comme l’une des meilleures œuvres de maturité de Domenico, montre à l’instar de Renaud et Armide la vigueur caractéristique de l’œuvre de Jacopo et le souci du détail et de la finition particulière à Domenico. Malgré une excellente restauration, l’extrême délabrement dans lequel se trouvait Renaud et Armide empêche de certifier l’attribution de l’œuvre. Le père et le fils collaborèrent étroitement avec l’aide de leurs assistants, nombreux dans l’atelier.

Provenance

Collection de Louis-Léon Brondeau de Senelle, château d’Estillac, 1903 ; don de Louis-Léon Brondeau de Senelle au musée des Beaux-Arts, Agen, 1903

Exposition

Le Tintoret d’Agen, musée des Beaux-Arts, Agen, 4 juin 1999-2 janvier 2000

 

Elodie Russu

Localisation

1er étage

Dernière mise à jour : 13 Nov 2020

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